Un job à gagner
Dans les médias et les agences de communication, les concours, bourses et jeux d'entreprise pour décrocher un emploi sont en fort développement.
Jean-Baptiste Dumas, René Payot, Jean d'Arcy... Ces noms vous disent quelque chose ? Des personnalités illustres du monde des médias, bien sûr. Mais surtout, pour tous les apprentis
journalistes en école, des noms de concours permettant aux heureux lauréats de décrocher un poste dans une rédaction. Ainsi, en presse écrite, le prix Pascal Guérin du Parisien-Aujourd'hui en
France récompense chaque année de 1 500 euros et trois mois de CDD un étudiant d'une des douze écoles reconnues par la profession. Même gros lot en jeu pour les deux étudiants lauréats du
concours annuel La Page d'or de L'Équipe. Chez Bayard, on préfère offrir une pige plus un entretien de recrutement pour un CDD de deux mois. Tandis que L'Académie Prisma Presse, propose
chaque année un CDD de sept mois dans l'un des titres du groupe à 10 ou 15 étudiants d'écoles de journalisme reconnues par la profession.
Si ces concours existent depuis plusieurs années, la morosité du marché du travail leur donne de plus en plus d'importance. Seraient-ils devenus la nouvelle voie royale pour décrocher un
poste dans les médias ? Pour être embauché en radio, à n'en pas douter. « Aujourd'hui, la façon la plus sûre d'entrer dans une grande radio est de réussir un concours », juge Éric Maitrot,
directeur des études de l'École supérieure de journalisme de Lille. Bourse Lauga (Europe 1), bourse Payot (Radio France), concours Dumas (RTL) ou Charles Lescaut (RFI) : autant de prix qui
offrent à leurs lauréats (entre deux et quatre généralement) des contrats de travail.
Stages, CDD ou CDI
Hors de la sphère des médias, les concours ont également la cote comme mode de recrutement à part entière, mais sous une forme moins scolaire : les « business games ». En fort développement
depuis quinze ans, ces jeux d'entreprise consistent à faire plancher les candidats sur des cas concrets pour mieux les jauger. De L'Oréal à Danone, en passant par Bouygues Telecom et BNP
Paribas, un nombre croissant de grands groupes utilisent cette formule pour recruter des jeunes diplômés. C'est aussi le cas d'Orange, qui fait travailler
depuis quatre ans les étudiants de quatrième année de l'Institut supérieur de communication et publicité ( Iscom ) sur des
problématiques de stratégie de marque et de communication de crise. À la clé : des stages pour les quatre ou cinq étudiants de l'équipe gagnante.
Confrontées comme toutes les entreprises à la chasse aux talents, les agences de communication sont tout aussi friandes de ces jeux d'entreprise. Ainsi, TBWA organise tous les ans en
novembre l'opération Ouvre-boîte, un « business game » pour jeunes diplômés avec pour enjeu des stages rémunérés. Depuis deux ans, certaines agences vont plus loin avec, cette fois, de «
vrais » jobs à gagner. C'est le principe du concours One Step organisé depuis 2005 par l'École française des attachés de presse et L'Argus de la presse. Son lauréat obtient un CDD de six mois
à un poste d'attaché de presse en agence (au Public Système la première année, chez Wellcom l'an dernier). Le système fait des émules. Publicis Dialog vient de lancer l'opération Web Contest.
Le brief de ce jeu d'entreprise : faire d'un banal épluche-légumes le héros du Web. Cerise sur le gâteau pour le vainqueur : un CDI.
« Les prix, bourses, concours et autres jeux d'entreprise sont en augmentation constante, indique Joanna Pitoun, chargé de communication au Celsa. Cette année, nous avons reçu en moyenne une
sollicitation par semaine. » Il faut dire que les avantages présentés par ce nouveau mode de recrutement sont nombreux. « Un candidat peut tricher durant un entretien, beaucoup moins pendant
un jeu d'entreprise qui s'étale sur plusieurs semaines », note Nicolas Guiramand, directeur de la création pour Orange et chargé du jeu à l'Iscom. Permettant de se faire une meilleure idée de
la valeur d'un candidat, ces jeux sont également une aubaine pour se constituer des viviers de futures recrues.
Foire d'empoigne
En ouvrant son concours à tous les passionnés du Web, étudiants comme professionnels, Publicis Dialog attire à elle des compétences en dehors des sentiers battus. « Nous avons voulu sortir du
modèle de recrutement qui consiste pour les agences à faire leur marché les unes chez les autres », explique Christian Verger, vice-président délégué de l'agence. Avec 150 projets reçus, dont
un tiers sont « des recommandations abouties de professionnels déjà en poste », la direction de Publicis Dialog se dit très satisfaite. D'autant que l'opération s'est faite à moindre coût. «
Avoir recours à un chasseur de têtes nous aurait coûté beaucoup plus cher, ajoute Christian Verger. Et avec un tel système, les risques de surenchère salariale sont réduits. »
Beaucoup d'avantages donc pour les entreprises, voire pour des candidats étudiants qui peuvent tester leurs compétences en situation réelle. Dans les médias, les concours sont loin de
recueillir les mêmes suffrages. Chaque année, les écoles de journalisme doivent choisir un nombre limité d'étudiants à présenter (généralement deux candidats par école et par concours). « Un
crève-coeur » pour Hervé Demailly, responsable de la deuxième année du master journalisme du Celsa, et surtout une jolie foire d'empoigne entre les étudiants. « En audiovisuel, l'attente de
la sélection est très grande, il faut souvent jouer des coudes pour être choisi », raconte Noémie Schulz, étudiante à l'ESJ et deuxième du concours Lauga en 2006. D'autres n'hésitent pas à
évoquer « les ambiances déplorables » nées de ce système de sélection.
Le directeur des études de l'ESJ n'est pas loin de partager cette analyse. « Ces concours procurent énormément de stress aux étudiants, explique Éric Maitrot. Ils peuvent avoir l'impression
de jouer leur avenir sur un coup de dés, tant pour la sélection que pour la réussite à l'examen, qui dépend souvent de la forme du jour. » Pour Pierre Desfassiaux, secrétaire général du
Syndicat national des journalistes, il faudrait carrément les supprimer : « Ces concours sont une strate de sélection supplémentaire totalement inutile. On peut être une bête à concours mais
un très mauvais journaliste. D'ailleurs, la plupart des lauréats ne sont pas confirmés après leur CDD. »
Lionel Lévy